G - Gale. Objectivement, ce n'est pas possible. Je n'ai pas eu de contact direct et prolongé avec Monsieur Mémédov, je n'ai pas touché ses vêtements, et le délai "d'incubation" de la gale est de trois semaines. Sauf que dans la nuit de dimanche je me suis réveillée avec la gratouille et la sensation que j'avais des choses qui circulaient sous ma peau. A trois heures du matin me voilà sur internet chercher "gale". J'ai découvert que ce n'est pas un virus mais de petites bêtes comme les acariens, qu'elles se nourrissent de peau humaine, qu'elles font des galeries sous la peau, qu'elles grattent surtout la nuit... Alors bon, objectivement ce n'est pas possible, sauf que. Et en me levant, toujours cette impression désagréable. J'ai réussi à avoir un médecin l'après-midi même, qui m'a confirmé qu'objectivement ce n'est pas possible mais qui m'a donné le traitement adéquat, à titre préventif et surtout pour me rassurer.
Entre temps j'avais lavé mes draps à 60°, changé tous mes vêtements - les petites bêtes ne survivent pas au delà de trois jours à l'air libre sans manger, j'avais aussi vérifié que la gale ne se transmet pas aux chats. Après avoir été chez le médecin j'ai été au petit supermarché d'à côté acheter du sanytol - la totale, spray, lingettes, produit pour le linge... tout ça pour apprendre en rentrant chez moi que le sanytol c'est bactéricide et virucide mais pas pour les bêbetes. Du coup, acheté un autre produit, acaricide cette fois-ci, à la pharmacie, ça m'a coûté 40 euros cette histoire.
J'ai pris le traitement, je n'ai pas fait la bise à mon cadet venu dîner le soir, j'ai mieux dormi. Tout ça c'est dans la tête avait l'air de dire le médecin... sauf que ça me gratouille toujours. Alors au moins je n'ai plus cette sensation de choses circulant sous ma peau. Après, vendredi dernier j'ai acheté des vêtements, et j'essaie toujours les vêtements. Je les lave en rentrant chez moi mais de fait je les ai quand même porté le temps de l'essayage et qui sait ce que ces vêtements peuvent receler, entre transport et essayages précédents par d'autres personnes. Me renseigner sur les autres affections dermato possibles.
P - Pou. Autre joyeuseté. Nous étions cinq filles autour d'une couverture lavée pour une bénéficiaire, consternées en constatant que la couverture était ornée d'un gros pou. Alors certes, le pou n'avait pas résisté au lavage ni au séchage, RIP le pou, mais nous étions toutes les cinq en train de nous gratter la tête furieusement. Je suis d'avis que nous devons faire toutes les machines à 60° - certaines ne les font qu'à 40° pour que ça aille plus vite - et mettre les sèche-linge à température maximale, j'en reparlerai au responsable du centre.
O - Organisation. Parce que c'est un peu le foutoir. Combien de lessive faut-il mettre dans la machine de la buanderie où nous lavons les serviettes après les douches ? Demande à trois bénévoles, et tu auras trois réponses différentes. Et là encore, laver les serviettes à 40° me parait inconcevable, et ce ne sont que quelques exemples. J'attends d'avoir bien fait le tour des différents postes, et j'essaierai de suggérer à Julien, le responsable, qu'écrire quelques modes d'emploi et quelques procédures ne seraient pas inutiles. La transmission orale des "consignes" (pour autant qu'il y en ait du reste) a ses limites.
P - Pugilat. Soufiane a l'oeil torve de celui qui mijote toujours un mauvais coup et/ou fume trop de beuh. Résultat, un type vite agressif et ça n'a pas loupé hier, quand Véronique qui tournait avec moi aux douches l'a bousculé car il avait dépassé le temps imparti de cinq minutes. Bon, elle est pas très maligne. Dire à Soufiane de se dépêcher, c'est dégoupiller une grenade. Et ça a pas loupé, il est parti en live. D'ailleurs honnêtement je trouve qu'il a un peu raison. 15 minutes pour une douche, c'est un peu court, surtout si le mec veut aussi se raser, ce qui est son cas. J'ai essayé de m'interposer, de le ramener à la raison, on a passé un sale quart d'heure. Alexis est arrivé pour surveiller la scène, sans intervenir ce en quoi il avait raison, ne surtout pas en rajouter : Soufiane n'aurait (du moins j'espère) pas frappé une femme, mais si Alexis s'était approché ça aurait probablement tourné au pugilat. Bon, j'ai raccompagné Soufiane à la sortie, toujours en essayant de le calmer, peine perdue visiblement le garçon nous balançait un flot contenu d'injures - mais en arabe, et à voix basse ce qui était déjà une amélioration. Le genre de situation que j'avais présagée lors de mon premier jour au centre, en juillet, et qui ne laissait pas de m'inquiéter, et puis finalement j'ai géré.
A - Aide. Là où j'ai eu besoin d'aide, paradoxalement c'est avec Anna, qui ne parle pas, et donc dont je ne sais rien. Je la soupçonne d'avoir fait voeu de silence, il faut dire qu'Anna, elle prie tout le temps. Quand je l'aide, elle me tend un petit papier me disant que Jésus m'aime et me remercie. Bon, le petit mot d'hier pour nous dire que Jésus nous demandait de ne pas boire l'eau du robinet car elle était contaminée était plus... je ne sais pas. Bref, Anna que j'aide un peu trop (en lui accordant des douches gratuites par exemple, ou en lui donnant plus de vêtements d'urgence qu'à d'autres) alors que nous ne devons pas favoriser un bénéficiaire plus qu'un autre. Nous nous devons d'être justes et bienveillants envers tous. J'ai exprimé hier ma difficulté à gérer la situation à Julien qui a pris Anna en "entretien" - par petits papiers interposés je suppose pour faire un point sur sa situation et voir quelle aide nous pouvons lui apporter. Il faut préciser que nous ne sommes pas un pôle social. Nous n'avons pas d'assistantes sociales et nous ne faisons pas de dossiers d'aides au logement, aux allocations... Nous pouvons aider les bénéficiaires à compléter des documents, à les traduire, mais rien de plus. Nous sommes et restons une association caritative. Bref, Anna et tu vois, on se laisse parfois déborder là où on ne s'y attend pas.
I - Inquiétude. De mon cadet. Inquiet de me savoir travailler dans ce centre, dans ce milieu. Inquiet à l'idée que je puisse attraper une affection grave, une hépatite, le VIH. Je l'ai rassuré, on ne touche personne qui ait une blessure. Oui, mais une affection dermato hein, je ne sais pas la preuve la gratouille, et puis la tuberculose mon vaccin ne doit plus être efficace, l'hépatite je ne veux pas me faire vacciner, par contre la grippe il faut absolument que je le fasse.
C - Chagrin. De savoir qu'Ibrahima vit dans un squat insalubre - il vient d'être hospitalisé pour une alerte cardiaque et au moins a pu dormir au chaud et manger quelques jours - qu'Alexis dort dans la rue car les foyers pour personnes précaires ne prennent les gens que quinze nuits d'affilée, afin que tout le monde ait le droit de dormir au chaud à son tour. L'entendre aux infos c'est une chose, le toucher du doigt désormais à travers des personnes avec qui je travaille et que j'apprécie - Ibrahima et Alexis sont des bénéficiaires qui ont choisi de faire également du bénévolat avec nous - en est une autre. Une histoire de papiers pour Ibrahima, d'accident de la vie pour Alexis. On parle de supprimer l'AME, c'est ce qui a permis à Ibrahima d'être hospitalisé et de rester en vie. L'Allocation de Solidarité permet à Alexis de manger une fois par jour au restaurant solidaire, pas de trouver un toit.
O - Organisation. Je prends le rythme, je me lève tranquillement j'apprécie de pouvoir profiter de ma matinée, d'avoir le temps pour le câlin du matin à Loukoum, et je pars au centre un peu après midi et demie, en tram c'est tranquille aussi. Le mercredi matin c'est yoga, le jeudi matin c'est les courses. Les autres jours je m'occupe de mon administratif, il faudrait que j'aille au sport aussi mais ça j'ai du mal à m'y remettre. Le mardi c'est le centre toute la journée, me presser un peu le matin, emmener ma "gamelle" pour le repas du midi avec d'autres bénévoles, c'est sympa aussi de nous retrouver entre nous plus au calme. J'apprécie de ne travailler qu'à mi-temps, cette histoire de détachement et d'invalidité qui ont coïncidé, ce sont des planètes bien alignées, et tant mieux pour moi.