Par Feuilles_d_Acanthe
Est-ce qu'en quelques semaines à peine j'ai déjà tout vu ? Je m'étais imaginée que j'aurais à faire à un public de SDF alcoolisés et puants - ma hantise - et puis non. L'ukrainienne qui se donne des airs de princesse mais qui souffre de troubles psy, l'ancien journaliste de Jours de France qui vitupère après les banquiers, Anna qui s'est enfermée l'autre jour dans un bureau pour pouvoir prier - le bureau était vitré on l'a découverte avec un drap sur la tête et un air extatique... Les cinq vieux qui jouent au tarot dans un coin tous les jours sont encore les plus "normaux" mis à part le fait qu'un ou deux ne se lavent jamais. Une galerie de personnages haut en couleurs qui jouent les premiers rôles dans une comédie où les sans-papiers et les roumains ne sont que des figurants.
Aujourd'hui, grand moment. Un monsieur est arrivé, l'air hagard, très amaigri, et en... peignoir. Sans rien dessous. Il puait un max, on lui a demandé s'il voulait prendre une douche et non, il nous a répondu qu'il en avait déjà pris une le matin. Il était là car il avait besoin de vêtements. Bah oui, puisqu'il avait vraiment rien sous son peignoir. Nous avons un petit stock de vêtements, rien d'extraordinaire juste de quoi dépanner les urgences, des chaussettes, quelques caleçons, des tee-shirts, des pulls, quelques pantalons. Rien de neuf, pas beaucoup de choix dans les tailles, c'est du dépannage, et c'est impressionnant le nombre de bénéficiaires qui nous demande ces vêtements. Les chaussettes en particulier. Donc le monsieur tout nu, je l'emmène dans la laverie où nous stockons ces vêtements, je lui cherche un caleçon, une paire de chaussettes, un tee-shirt. Compliqué, le monsieur il est tout maigre, et on a peu de petites tailles. Je lui déniche deux tee-shirts, je suis contente pour lui, un caleçon aussi, une paire de chaussettes. Pendant ce temps là il me raconte, toujours l'air hagard, qu'il sort de l'hôpital, je pense à un hôpital psy et en fait non, il s'agit de l'hôpital de la sous-préfecture du sud de la Gironde, parce qu'on l'a opéré des genoux. Quoique, maintenant que j'écris ça... je n'ai pas vu de cicatrices. J'ai peut-être pas bien vu. Le monsieur, tout maigre, tout flageolant, tout raide... il a fini par me demander de l'aider à lui passer le tee-shirt, et puis... le caleçon, et je te confirme qu'il était complètement nu sous son peignoir. Comme je lui ai dit avec bonne humeur "des hommes tout nus, j'en ai vu d'autres !". Il n'a pas voulu mettre les chaussettes, il n'a pas voulu de pantalon ni de pull, il a remis son peignoir tout puant (là, j'avais quand même du mal) et il est reparti, tout flageolant - et il ne faisait pas vraiment chaud ce matin. J'avais mis des gants, bien sûr, n'empêche, je me suis lavée deux fois les mains juste après. Je ne me suis jamais lavée les mains aussi souvent que depuis que je travaille au centre Saint-Nicolas.
Mais tu sais ? la semaine prochaine je suis en vacances, et ils vont tous me manquer.
Pourquoi je m'inflige ça diront certains ? Parce que quand je sors de là je ne me demande pas si je vais manger ni où je vais dormir, contrairement à eux. C'est aussi ainsi que ma mère m'a élevée et dans tous les cas, ça reste mon choix.
Thème Magazine © - Hébergé par Eklablog