Par Feuilles_d_Acanthe
Monsieur Memedov, on sait pas d'où il vient, on comprend pas sa langue, surtout qu'il est toujours alcoolisé et qu'il lui manque la moitié des dents. Il traîne un vieux cabas dans lequel il a ses vêtements et tout un bardas, il pue l'alcool et la saleté, bref le clodo type, et figure-toi qu'au Centre, c'est le seul.
Il vient régulièrement, on comprend rien alors on lui offre un café, et puis il y a des fois il arrive et il dit "douche" et là on comprend.
Le problème c'est que Monsieur Memedov... il a la gale.
Et que jeudi, quand il est arrivé pour prendre sa douche, c'est Alexis et moi qui étions affectés aux douches.
Alexis m'a regardé avec de grands yeux, j'ai cru qu'il allait se trouver mal, ça m'aurait ennuyé parce que le garçon il fait bien trente centimètres de plus que moi.
Bref, c'est moi qui m'y suis collée. Alors, Monsieur Memedov... d'abord on va voir le médecin (il y en a un qui vient bénévolement au Centre deux fois par semaine, ça tombait bien il était là) qui nous donne un produit liquide spécial avec lequel Memedov doit se laver. Memedov que j'emmène à la douche spéciale PMR parce qu'elle est isolée par rapport aux autres douches. A priori il a l'habitude, il sait à quoi sert le produit, il sait qu'il ne doit pas remettre ses vêtements ensuite. Donc on lui donne le kit serviettes et rasoir, on le laisse se laver et on surveille sa douche du coin de l'oeil tout en s'occupant des autres douches. Monsieur Memedov prend son temps... Il finit par sortir, je suis là pour récupérer ses vêtements sales et ses serviettes, j'ai des gants et je tiens les poches poubelles de façon à ce qu'il mette vêtements et serviettes bien à l'intérieur sans risquer de contaminer l'extérieur des poches. Il faut savoir qu'après moults discussions et tergiversations, on a décidé que ses vêtements et les serviettes qu'on lui donne seraient lavés et conservés à part dans un sac marqué à son nom, pour qu'il ait ses vêtements de rechange propres de façon à ce que le traitement donné par le toubib ait des chances de fonctionner. Bien sûr on ne fait ça que pour lui. Les autres ils récupèrent leurs vêtements, et nous rendent les serviettes qu'on lave en fin de journée. Donc, Mémédov ses vêtements et les serviettes pouf dans les sacs poubelles, et Memedov, retour au coin café où il se pose en râlant, Monsieur Mémédov râle beaucoup, parfois il nous engueule on sait pas pourquoi de toute façon on s'en fout, on comprend rien.
Monsieur Mémédov ramené à la salle café, le boulot a commencé pour moi. Tout désinfecter, la douche, le lavabo, le sol, la bombe de mousse à raser (les rasoirs sont jetables bien sûr), les poignées de porte, la chaise pour poser les vêtements... j'ai essayé de ne rien oublier et en sortant de la salle de douche tiens toi bien, j'ai même désinfecté le dessous de mes chaussures. Je suis partie à la buanderie, j'ai vidé les poches poubelles dans la machine à laver, mis le programme à 90°. J'ai jeté la poche poubelle et mes gants dans une autre poche poubelle et puis je suis allée souffler un peu sous l'oeil vaguement inquiet d'Alexis pas loin de me considérer comme potentiellement dangereuse - il m'a expliqué qu'il est phobique de tout ce qui est affection dermato. Deux heures plus tard j'ai remis des gants, j'ai transféré les affaires de la machine à laver dans le sèche-linge, température maximum durée maximum et j'ai laissé les consignes à Issa qui devait s'occuper de la buanderie le lendemain matin (il était déjà tard, trop pour que j'attende la fin du sèche-linge) : mettre des gants, sortir le linge et l'isoler dans un cabas que j'avais préparé à cet effet et étiqueté au nom de Monsieur Mémédov.
Heureusement que Monsieur Mémédov, il ne prend pas sa douche tout les jours !
Je suis rentrée chez moi j'avais l'impression que ça me grattait de partout, j'ai pris une bonne douche et mis mes vêtements dans le panier de linge sale. Mais je ne suis pas allée sur internet pour savoir ce qu'est la gale, j'avais pas envie de me faire des frayeurs. Je sais juste que c'est un truc très contagieux et j'espère avoir bien fait le nécessaire pour pas l'attraper.
Cette nuit j'ai encore rêvé du Centre, c'est incroyable comme j'en rêve presque toutes les nuits, alors que je n'avais presque jamais rêvé du boulot. Peut-être parce que mes journées sont intenses, et que j'évacue ce que je vis dans la journée la nuit. J'ai aussi - et donc exceptionnellement - rêvé du travail, j'y retournais pour déjeuner avec Cyrille, je ne reconnaissais plus les lieux je me perdais dans les couloirs et Cyrille me laissait en plan à peine le repas terminé, ce qui je pense résume bien ma situation par rapport au boulot : c'est derrière moi, et les collègues aussi. Je ne me suis pas réveillée triste pour autant, plutôt rassurée même de constater que ce deuil là au moins, il est en passe d'être fait.
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