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Mardi : le début de la fin

Aujourd'hui 1er jour de mon détachement à Saint-Nicolas. Je n'y allais pas ce matin, rdv avec le médecin du Travail pour la visite de reprise. Le médecin du Travail était content de me revoir dans ces circonstances, je crois qu'il a son compte d'arrêts de travail pour des dépressions et des burn-out.

C'était le moment d'aller une dernière fois au bureau, pour vider mon casier. J'ai vidé mon casier, jeté quelques papiers qui y traînaient - mes évaluations professionnelles de ces cinq dernières années (trois managers), récupéré des boîtes de tisanes, un paquet de mouchoirs en papier, une petite figurine d'un petit chat trouvée je ne sais plus où et que j'avais eu sur mon bureau quelques années, et surtout le mug "I Love New York" offert par mon fils lors de notre voyage à NYC pour ses vingt ans - ça remonte. J'ai enlevé mon nom sur le casier, en ai repoussé la porte sans la verrouiller, et puis voilà. J'ai essayé de prendre de la distance, surtout ne pas éprouver d'émotions tu vas pas chialer pour si peu hein il y a des choses plus graves dans la vie, allez je t'accorde un petit pincement au coeur et c'est tout. Je n'ai croisé personne que je connaisse dans les couloirs et les bureaux, que des jeunes - les anciens, pas fous, sont tous en télétravail - et tant mieux ça aurait été plus dur encore.

Retour chez moi, aller acheter des bricoles qui me manquaient, du pain, des yaourts, des biscottes, rentrer, déjeuner, et partir à Saint-Nicolas, pour les 18 prochains mois.

A Saint-Nicolas je commence à connaître certains des bénévoles, ils ont tous le sourire c'est sympa, je commence aussi à connaître certains bénéficiaires, leur servir le café c'est pas compliqué (*) même si c'est parfois un peu sport quand ils arrivent tous en même temps, et prendre le temps d'aller se poser auprès d'eux pour les écouter, ils en ont besoin. Aujourd'hui il y en avait un qui avait un dossier avec lui et il a été content de m'annoncer qu'il venait de signer un bail de location dans un HLM. Ca faisait six mois qu'il dormait dans sa voiture - et c'est quelqu'un qui travaille. J'ai partagé sa joie, j'étais contente pour lui. Il pleuvait bien quand je suis partie du centre, je n'avais pas prévu de parapluie mais comme je l'ai dit à Vincent qui me tenait la porte avec un air dépité "bah nous on dort pas dans la rue". Il manquerait plus qu'on se plaigne !

(*) Tu crois ça. En fait il y a ceux qui veulent un petit café, ceux qui veulent un café moyen avec deux sucres, ou trois attention il faut suivre. Ceux qui veulent du lait chaud dans leur café. Ceux qui veulent du lait froid dans leur café. Ceux qui veulent un chocolat chaud. Ceux qui veulent un chocolat froid. Ou tiède. Celui qui veut une cuillère de chocolat dans son café. Celle qui veut de la menthe. Celui qui veut du jus d'orange - on n'en n'a pas - bon je prendrais de la citronnade alors. Celle qui veut de la menthe ET de la citronnade dans le même verre. Et puis tant qu'à faire qui demande à avoir de la grenadine aussi. Sans parler des thés, des soupes.... Et tout ça en français... dans le meilleur des cas. Sinon c'est en espagnol (**), souvent en français simplifié "moi, café", très souvent avec les mains, ou en ukrainien - et personne ne parle l'ukrainien. Et avec tant de cafés, de chocolats ou de thés dans les mains, le smartphone reste dans le vestiaire, donc pas de google traduction. On fait comme on peut. A l'accueil Nigel parle le peul, Ibrahima le wolof, Hassan l'arabe, ça aide. 

(**) Je m'attendais à devoir me débrouiller avec de l'anglais de temps en temps, et ça m'arrive en effet. Mais j'ai découvert qu'en fait beaucoup de maghrébins sont hispanophones. Je fais donc appel à mes lointains souvenirs de fac. C'est souvent compliqué, parfois drôle. Il y a un type gentil qui me parlait dans un charabia que je ne comprenais pas bien, surtout qu'il lui manque des dents le pauvre, on se parle finalement en espagnol et j'ai fini par comprendre qu'en fait... il est portugais. 

Voilà, c'était aujourd'hui le premier jour des derniers dix-huit mois de ma vie professionnelle.

Après 18 mois d'arrêt maladie, de dépression parfois profonde, de mieux puis de moins bien, d'adieu à mon ancienne vie, voilà que je commence une nouvelle période de ma vie, il va falloir que je trouve un nouveau rythme, une nouvelle façon de sociabiliser, de vivre en fait. D'abord essayer de remonter la pente de la fatigue - ce sera long - de remonter de la dépression aussi car elle est toujours là mais devoir désormais compter avec un corps lui aussi fatigué, l'arthrose gagne régulièrement du terrain. Dix-huit mois derrière, dix-huit devant, je suis un peu au milieu du gué. 

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