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Ecrits (2)

Tout pareillement écrit après la canicule de 2003, posé là sans retouches.

Aujourd'hui je croirais que j'écrirais une histoire pire encore.

***

Mai 2004 - Bordeaux. Ce sont les perruches qui, en piaillant au lever du soleil, ont réveillé Eléonore, comme tous les matins. « Tu as encore oublié de les couvrir hier soir, bougonna son mari en se retournant, et maintenant je ne vais plus arriver à me rendormir ! - Désolée, répondit-elle en se levant. - Tu te lèves déjà ? - J ai du linge à repasser. Elle noua un paréo autour de sa poitrine et se rendit dans le bureau où elle brancha le fer. En attendant que celui-ci chauffe, elle descendit, et enjamba avec précaution ses enfants encore endormis dans le salon, pour atteindre la cuisine préparer le café, à l eau minérale. Cela faisait déjà un mois que ses deux fils dormaient comme ça, descendant chaque soir leurs matelas pour dormir à ras le carrelage. L'étage avait toujours été plus chaud, même en hiver, mais, cette année, il devenait peu à peu invivable, et Eléonore savait que d'ici une ou deux semaines, si le temps continuait ainsi, il lui faudrait envisager de descendre aussi leur propre matelas. Et si la météo ne changeait toujours pas ? mais elle refusa de penser à cette éventualité. Il n'avait pas plu en Gironde, de même que dans la plupart des départements français, depuis les pluies d'automne qui s'étaient révélées trop insuffisantes. L'eau était donc rationnée depuis deux mois, ainsi que l'électricité, le niveau des rivières n'étant plus suffisant pour approvisionner certaines centrales hydroélectriques. Elle remonta donc rapidement et se mit à repasser tout en buvant son café. Elle ne repassait plus que le strict nécessaire, et, à voir l'aspect froissé de beaucoup de costumes dans son entreprise, elle ne devait pas être la seule. Restrictions d'eau, d'électricité et chaleur avaient raison des normes vestimentaires. Le plus dur, compte tenu de la chaleur dans les bureaux consécutive à l'arrêt de la climatisation, était de devoir résister à la tentation de jeter tout ses vêtements dans la machine à laver chaque soir : cela était devenu impossible en raison des restrictions d'eau. Il fallait également s'habituer à vivre avec une maison moins nette qu'avant, les enfants et le chien ramenant sans cesse sous leurs pieds et pattes la terre asséchée du jardin en une poussière fine et, là encore, il n'était plus question de brancher l'aspirateur chaque jour, encore moins de laver le sol ! Plus tard, elle réveilla les enfants et Miguel, son mari. Le collège, sous la pression des différents membres du conseil d'administration, venait d'adopter un nouvel horaire plus adapté à la température du moment : les cours commençaient à 10 h pour se terminer à 19 h : ainsi les enfants étaient moins fatigués. Les profs eux-mêmes avaient appuyé le projet, mettant en avant les difficultés que tous avaient à s'endormir avant la moitié de la nuit depuis plusieurs mois. Du reste, de plus en plus d'écoles et de collèges adoptaient cette mesure, en attendant que le ministère de l'éducation reconnaisse officiellement la chose ; Miguel, professeur au même collège que ses enfants, reconnaissait l'efficacité de la chose : les petites heures de la fin de la nuit étaient les seules où chacun parvenait à prendre enfin du repos. Arrivée au bureau, Eléonore salua rapidement ses collègues puis se mit au travail. Chargée de clientèle dans une banque, elle devait gérer de plus en plus de clients en difficulté : si la situation en ville n'était pas aussi critique que dans les campagnes, de plus en plus d'entreprises connaissaient des difficultés importantes. Ainsi, ce matin elle avait rendez-vous avec une de ses clientes, salariée d'une entreprise locale de biscuits, qui venait de décider de mettre la moitié de ses employés en chômage technique faute de matières premières : si l'eau manquait cruellement, la farine et le lait devenaient également des denrées coûteuses. Et cela, elle le vivait elle aussi au quotidien : un bon nombre d'aliments avaient connus une hausse importante ces derniers mois. Seule exception : la viande. En effet, de nombreux éleveurs commençaient à diminuer leurs cheptels et la viande devenait donc bon marché. La mondialisation, qui permettait de trouver n'importe quel fruit ou légume n'importe quand dans l'année, trouvait ses limites : la situation météorologique était en effet quasiment la même sur toute la planète. Les scientifiques pouvaient bien discuter longuement à la télé sur le phénomène ; Miguel avait fait remarquer à sa femme que, s'ils s'étendaient à l'envie sur les causes, peu d'entre eux évoquaient réellement les conséquences possibles d'un réel réchauffement de la planète. Les journaux, télévisés ou papier, insistaient sur l'aspect « record », « exceptionnel » des conditions météos. Sur la toile, on commençait à parler de censure... Plus tard dans la journée, Eléonore fit une pause avec une de ses collègues. « Ca y est, lui annonça celle-ci, j'ai signé le devis ! - la clim ? - Oui ! on va enfin pouvoir dormir ! - Et les restrictions d'électricité ? - Bien sûr, la clim ne marchera que quelques heures par jour, mais au moins nous aurons quelques heures par jour de-fraî-cheur !!! Je t'assure, tu devrais t'y mettre toi aussi ! et puis de toute façon c'est un investissement qui sera toujours utile quand les températures redeviendront normales, l'été, c'est toujours agréable d'avoir la climatisation chez soi ! Et puis en ce moment, ça devient vraiment bon marché... » Oui, soupira silencieusement Eléonore, il y a au moins quelques secteurs qui profitent de la situation : les installateurs de climatisation et les fabricants de ventilateurs ! Bien sûr, ses enfants réclamaient de plus en plus souvent la climatisation, de nombreuses familles s'en équipaient dans leur lotissement. Miguel et elle avaient eu une discussion à ce sujet en tête à tête : elle l'avait convaincu de garder de côté l'argent qui aurait pu payer l'installation : «si la situation perdure, cet argent pourra nous servir à nous acheter de quoi boire et de quoi manger ». Il l'avait regardé, un peu surpris d'un tel pessimiste, et revenait à la charge de temps en temps. Elle allait quitter son travail lorsque son mari l'appela : « L'aide à domicile de mon père vient de m'appeler au collège, il a eu un malaise, je pars de suite aux urgences. - Ok, tiens moi au courant. » Elle rentra, surveilla les devoirs des enfants tout en préparant le repas. Miguel rentra vers minuit, les traits creusés : son père venait de décéder. Elle étreignit son mari sans rien dire, partageant son chagrin, elle aimait profondément le vieil homme. « On a beau s'y attendre, se dire que l'heure est venue... ça fait mal, dit-il au bout d'un moment - il a vécu longtemps, et je crois que dans l'ensemble sa vie a été heureuse, lui répondit-elle. » Plus tard, dans la nuit, alors qu'ils cherchaient le sommeil, il lui confia : « Si tu avais vu les urgences.... ça faisait froid dans le dos. Tous ces lits, tous ces brancards... les malades sont à quatre ou cinq dans des chambres prévues pour deux, il y en a même dans les couloirs. Le médecin qui m'a reçu m'a indiqué que le taux de mortalité est alarmant chez les personnes agées, mais aussi chez les nourrissons, et même chez les adultes... - Quelle horreur ! - Je dois retourner dès demain matin pour m'occuper de l'enterrement, ils ne peuvent pas conserver les corps au delà de vingt-quatre heures ; ils n'ont plus assez de place dans leur funérarium. » Il tourna et vira encore quelques instants dans le lit, puis dit : « Finalement, pour la clim, je crois que tu as raison... ».

***

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D
On en déduit que Miguel est un cadre de l’ancien temps et que sa femme lui repasse ses costumes et cravates par temps de canicule !
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F
De l'ancien temps... sur les plateaux télés les présentateurs sont encore et toujours en costume-cravate ;-)
D
La morale de cette histoire : il fait si chaud qu’on ne peut plus arroser, qu’on ne peut plus aspirer, que le hôpitaux sont saturés et que des personnes en meurent, mais le repassage matinal, c’est sacré !!!
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F
Le sujet mériterait d'être creusé en effet. Les cadres s'accrochent encore au costume qui témoigne de leur statut social : quand acepteraient-ils d'y renoncer quand bien même ils crèveraient de chaud étranglés par leurs cravates ? A l'époque où j'ai écrit ce texte mes collègues employés n'avaient pas encore réussi à obtenir l'autorisation de porter bermudas et polos.