Par Feuilles_d_Acanthe
Quelques moments difficiles la semaine dernière, le temps peut-être, la fatigue sûrement, et puis quelques moments pas très agréables au centre Saint-Nicolas. Une ukrainienne qui me manque de respect, un vieux qui m'engueule, et, plus ennuyeux, un rebeu qui me suit jusqu'au tram et s'installe à côté de moi, un habitué du centre dont j'ai pu m'apercevoir qu'il n'est pas très net, alcool et/ou troubles psy, probablement les deux en fait. Et pas de bol, il zone du côté de Pessac où je l'ai recroisé deux jours plus tard... Je flipperai grave s'il était grand et baraqué, heureusement il est à peine plus grand que moi et je me dis qu'avec la violence dont je me sais capable, il faudrait pas trop qu'il me cherche sinon j'lui pète une jambe. Et puis se demander si les dix-huit prochains mois vont être tout le temps comme ça, à côtoyer des mecs et des nanas tous plus ou moins atteints de troubles psy. Au secours, je veux parler à des gens normaux !
Bref. Pour peu qu'en plus un roumain te fasse chier en te demandant un café sans même un bonjour et un s'il vous plait, tu te demandes ce que tu fous là et tu ressors avec l'envie de voter RN.
Bon, non, retour aux évangiles, on respire un bon coup, se rappeler que je préfère être à ma place qu'à la leur, et on y retourne.
Et puis finalement le début de cette semaine m'a redonné du baume au coeur. J'ai aidé un marocain qui venait de recevoir le courrier d'un avocat dans le cadre de son divorce mais il ne comprend pas le français alors j'ai décortiqué les dix pages de charabia juridique et je lui ai résumé le plus important en m'assurant qu'il comprenait bien. Et puis ce jeune homme espagnol d'origine algérienne - j'ai découvert qu'ils sont nombreux - que j'ai aidé à améliorer son CV et on passe un super bon moment, et puis celui qui n'arrivait pas à convertir une page web en pdf, encore un CV, et en nous y mettant tous les deux on y est arrivé !... Et puis Anna qui ne parle pas, mais qui vient tous les jours passer quelques heures, parfois prendre une douche, je lui parle en anglais et elle me répond, en anglais, sur un petit carnet que je lui ai donné. Comment en est-elle arrivée là ? Dans les vêtements que nous avons pour les urgences je lui trouve une robe car la sienne est déchirée, et la robe lui va pile comme il faut. Et encore cette jeune femme qui a fuit un conjoint violent et qui s'est aperçue qu'elle est enceinte et qu'elle arrive à la date limite pour un avortement, qui passe ses matinées sur une chaise à lutter contre les nausées en se demandant quelle décision prendre... Simplement l'écouter. Me réconcilier avec le vieux monsieur qui m'a engueulée la semaine dernière, juste une incompréhension en fait, découvrir qu'il lit la Revue des Deux mondes ! Au milieu de tous ces destins à la dérive beaucoup de richesse trop souvent cachée, Alexis qui lit Nietzche, Hichem qui parle quatre langues, Zineddine qui vient à ma rescousse pour communiquer avec un monsieur qui voudrait apprendre le français mais ne parle qu'arabe... Sympathiser avec les habitués, petit à petit apprendre à prendre du temps pour eux, à leur offrir ce temps qu'on ne leur offre plus à eux qui sont en marge. Sourire beaucoup, et puis rire souvent, aussi. Et ça fait du bien. Tu sais ce que j'aime dans la vie ? Sourire. Et là, c'est open bar.
Alors oui, le rebeu, dont j'avoue qu'il m'inquiète un peu mais que j'ai envoyé balader avec fermeté cet après-midi alors qu'il était dans un mauvais trip, alcool, médoc ou le cocktail des deux, pour lui montrer qu'il ne m'impressionne pas. Grande découverte de ces dernières semaines passées au centre : je prends de l'assurance, j'apprends à m'imposer et ça me fait du bien.
Sur son blog Bleck parlait récemment de la retraite, et du fait que lorsqu'on est en activité on se définit souvent par le travail qu'on fait. Quand on rencontre quelqu'un on demande souvent "et toi, tu fais quoi ?" sous entendu "quel boulot" alors qu'on pourrait parler de loisirs, de centres d'intérêt, et en fait non, c'est toujours du travail dont on parle (*).
Ces dernières années ça me faisait bien rigoler quand il fallait que je réponde "je supervise des opérations de maintenance sur les systèmes et réseaux informatiques de l'entreprise qui m'emploie, et je m'assure que les risques et impacts de ces opérations sont sous contrôle et parfaitement maîtrisés". Ca en jette, non ? Bon, le pire c'est que c'était vrai, c'était vraiment mon boulot, mais j'ai toujours eu tant de mal à me sentir légitime dans ce poste...
Aujourd'hui je... ben je sers des cafés, je fais la vaisselle je nettoie des douches, je mets des machines à laver en route je remplis des sèche-linge... et ça me fait bien rigoler. C'est pas comme ça que j'imaginais ma fin de carrière, mais je ne me prends plus la tête et puis je me sens bien plus utile que lorsque j'essayais de comprendre quels étaient les flux qui passaient par tel ou tel serveur... Et puis le boulot, il fallait que ça m'intéresse ce qui n'a pas toujours été le cas, et ce n'était qu'une façon de payer mes factures, ce n'était pas le but de ma vie. Sans compter que, collègues, managers... ça m'est arrivée plus d'une fois de me retrouver en larmes. Travailler pour vivre, si possible agréablement, mais surtout pas le contraire. Alors "Et toi, tu fais quoi dans la vie ?" "Bah je souris." Et c'est plutôt pas mal, non ?
(*) ce qui de fait exclut tous ceux qui ne travaillent pas. De quoi réfléchir.
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