Par Feuilles_d_Acanthe
Il y a Mohamed, dont j'ai toujours eu peur vu son regard tordu. Il est arrivé hier, en pleine crise, problèmes psy, ou alcool, ou stupéfiants... ou les trois en même temps. Si tu n'as jamais vu de crise de folie furieuse, tu n'as rien vu. Complètement incontrôlable, violent à l'extrème. Un autre bénéficiaire a eu l'idée très con de le pousser au sol, résultat du sang partout parce que Mohamed est tombé sur le crâne et bien sûr la vue du sang a accru la violence de la crise. On arrive à pousser Mohamed à l'extérieur, on appelle les flics, on rassure les autres bénéficiaires dont certains sont très choqués, et on attend les pompiers. Les pompiers arrivent, ils embarquent Mohamed, ça a duré presque une heure et c'était éprouvant. Si tu n'as jamais vu quelqu'un en pleine crise de folie furieuse - et le mot est encore trop faible - tu n'imagines pas ce que c'est, que ce déchaînement de violence contre laquelle rien ni personne ne peut rien. D'ailleurs je ne comprends pas pourquoi les flics n'ont pas fait usage de leur taser, ne serait ce que pour protéger le type de lui-même.
Il y a Mohamed, pas le même, qui me regarde méchamment alors même que j'essaie d'être gentille avec lui, de lui expliquer que nous sommes des bénévoles qui voulons aider les personnes qui sont comme lui dans la détresse. Il me fait des sourires par devant mais il me traite de raciste par derrière. Je me méfie aussi de lui, je reste lucide et je vois bien les regards haineux qu'il nous jette à tous.
Il y a Samia qui est arrivée avec sa copine Mina, toutes deux défoncées et presque incontrôlables. La petite vingtaine, mignonnes, scarifications, défonce, squat et prostitution... L'une d'elle a déjà eu un bébé, placé bien sûr, je ne suis pas sûre qu'elle se souvienne même d'avoir eu un enfant. Elles ont demandé... des tests de grossesse, on n'a pas ça en rayon...
Je vais te dire, il y a des fois où je sors de là avec la nausée, juste plus envie de voir cette misère là, juste envie de revenir au temps où je ne savais pas. Et non, il y a des jours où je n'ai aucune empathie, aucune bienveillance envers des personnes qui n'ont absolument pas envie de vivre autrement - je ne dis pas envie de s'en sortir car ils n'en sont même pas là : leur vie leur convient et pire - ce sont les autres qui en sont responsables.
Bref
Faut vous dire que chez ces gens-là,
On n'vit pas Monsieur,
On n'vit pas,
On triche.
(Le grand Jacques)
Il y a des jours comme ça où je n'ai plus envie de voir tout ça, de prendre le tram et de trouver les gens sales et agressifs, de me heurter aux poubelles sales des rues aux abords du Centre, de devoir éviter les merdes de chien et les crachats des humains, les odeurs de pisse au coin des immeubles, et puis toute cette humanité poisseuse, sale et qui ne voudra, jamais jamais, changer, mais regardera toujours avec haine ceux qui vivent différemment. Je veux des espaces verts, de l'oxygène, des gens bien élevés, des gens qui ont de l'argent et le vivent tranquillement, je veux de la banlieue chic et de la voiture hybride.
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