Au centre Saint-Nicolas, il y a plusieurs groupes. Les "habitués", qui s'assoient tous à la table du milieu de la salle, ils se connaissent tous, ils viennent là depuis un certain temps ou un temps certain. Ils ne sont pas forcément tous à la rue, ils sont plutôt majoritairement avec un logement, parfois insalubre, et sont titulaires du RSA ou d'une AAH. Vivant seuls, un peu largués dans leurs démarches, parfois sous tutelle. A la limite ceux-là, on ne s'en inquiète pas parce qu'ils ont un toit et un revenu, si petit soit-il. Et puis il y a le deuxième cercle, les habitués qui ne s'assoient pas à la table, mais plutôt le long du mur parfois en petit groupe. Essentiellement des sans-papiers et des gens qui vivent dans la rue, dans un squat, dans un local vélo. Il y a aussi ceux qu'on ne voit que ponctuellement ou si peu souvent qu'on ne les reconnait pas forcément ; les réguliers, on les connait par leur nom et/ou leur prénom. Certains arrivent un jour, reviennent le lendemain, et puis le surlendemain encore et au bout de quelques semaines ce sont des figures connues. De nouvelles misères qui s'ajoutent aux autres. Il y a ceux aussi qui étaient venus, puis avaient disparus, et puis qui reviennent, d'errance de centres en centres.
Et puis heureusement, Zino qui vient de trouver une formation assortie d'un hébergement, Alexis qui va peut-être lui aussi trouver une formation (mais quel hébergement ?), Yannick qui a retrouvé un travail et vient régulièrement prendre un café.
Tout pareil côté bénévoles. Il y a les "vieux" qui viennent régulièrement parce qu'ils sont à la retraite, l'été quelques étudiants venant donner de leur temps. Et puis les "jeunes", services civiques ou stagiaires, plus ou moins motivés, plus souvent assis que debout, et il faut dire ce qui est, c'est plutôt nous "les vieux" qui faisons l'ouverture, la fermeture, et la vaisselle... Coup de gueule de Marie-Martine, l'ancienne directrice, hier. Agacée de voir "les jeunes" assis, elle en a envoyé deux balayer la cour, et une autre nettoyer les toilettes des bénéficiaires.
Dans les bénéficiaires il y a ceux qui vont "bien" en dépit de leur situation, petits boulots, petites débrouilles. Et puis il y a ceux qui craquent, comme Mohamed H (ils s'appellent tous Mohamed), un mauritanien très gentil mais qui était venu chercher une situation en France et qui se retrouve à vivre dans un local à vélo alors même qu'il a trouvé du travail dans la restauration. Parce qu'on le sait, travailler ne suffit plus pour se loger en France désormais. La France, on la leur a vendue - et parfois leurs propres frères - le travail, les logements sociaux, les lendemains qui chantent. La désillusion est cruelle et Mohamed le vit comme un échec. Bref, passer un moment avec lui, essayer de lui changer les idées à défaut de lui remonter les idées - comment pourrais-je lui promettre que sa situation va s'améliorer ? Il faut le dire, la plupart sont dans l'impasse. On a parlé de la Mauritanie, de l'Aéropostale, de Saint-Exupéry.
Anna ne craque pas, loin de là. J'ai déjà parlé de Anna il y a un mois et demi. La situation a changé, et je me pose bien des questions. Certaines bénévoles (du pôle social, du pôle Aide des femmes) font une fixation sur elle, échafaudent des scénarios sur ce qu'il lui est arrivé, tout un brouhaha, se prennent la tête entre elles (je découvre que le monde du bénévolat n'est pas exempt de tensions internes) et me la prennent un peu aussi, parce que je suis celle qui échange le plus régulièrement avec Anna. Que savons-nous d'Anna, factuellement ? Qu'elle n'est pas française, qu'elle ne parle pas - et je ne dis pas qu'elle est muette, je m'en tiens aux faits - qu'elle communique par écrit en anglais, qu'elle passe beaucoup de temps à prier et qu'elle est chrétienne. Et quoi d'autre ? Qu'à certains elle dit qu'elle vient du Liban, à d'autres qu'elle est gitane d'Europe de l'Est... Dire que c'est une façon de se protéger c'est déjà extrapoler. J'avoue que depuis quelques jours je suis encore plus attentive. Que savons-nous d'autres ? Qu'elle est belle et que ça attire les regards pas forcément bien intentionnés. Que depuis quelques jours elle se maquille bien qu'étant toujours dans les mêmes haillons qu'elle porte depuis qu'elle vient au Centre - alors même que je lui ai souvent donné des vêtements en meilleur état. Et encore ? Qu'elle a écrit un petit mot l'autre jour au directeur du Centre : "Jésus vous dit de ne pas boire l'eau du robinet aujourd'hui car elle est contaminée", "Sais-tu qu'il y a d'autres vies et que nous étions de la même famille dans l'Egypte antique ?" à Ibrahima lequel a répondu prudemment "oui peut-être" et à moi avant-hier "Yannick est un démon". Yannick c'est ce gentil garçon qui lui a proposé un squat plus sécurisé que celui où elle dormait, et qui l'aide à faire sa demande de titre de séjour. Que sais-je de Yannick ? Que c'est un ancien bénéficiaire qui s'est sorti de la rue et a retrouvé travail et logement. Le reste, ancien militaire en opérations spéciales, l'Afrique, le Liban, les geoles des talibans, stress post-traumatique... vrai? ou pas. Je reste factuelle. Et factuellement Yannick est en train de "péter les plombs" quand il voit certains hommes - dont des bénévoles - s'intéresser à Anna, il s'en est ouvert à moi dans une longue conversation hier après-midi. Factuellement la situation est assez grave - il a évoqué le fait d'arriver au Centre avec une arme - pour que j'en ai averti le directeur du Centre en lui disant qu'il faut qu'on prenne tous un peu de distance par rapport à Anna. Et quand je considère la situation le plus objectivement possible, ce n'est pas pour Anna que j'ai peur, mais pour Yannick. Yannick qui a du reste eu une remarque que je m'étais faite moi-même : on s'occupe plus de Anna que d'autres bénéficiaires, et ce n'est pas normal.
C'est intéressant de voir à quel point nous sommes influencés par les apparences, par nos propres biais cognitifs, par nos a priori. Le fait qu'elle ne parle pas provoque la pitié et excite les imaginations, le fait qu'elle soit belle l"intérêt", le fait qu'elle soit une femme signifie forcément pour certaines qu'elle est en danger et Yannick étant un homme, c'est lui le danger. Comme je le dis, celui qui me paraît être le plus en danger dans cette histoire c'est bien Yannick.
Et puis il y a Claire, qui n'est ni belle ni muette quoiqu'elle ne dise que quelques mots "merci M'dame" quand je lui propose un café ou "ça va" quand je lui demande si elle ne veut pas voir un médecin - elle se gratte beaucoup au point que certains craignent qu'elle est la gale. Claire est une jeune femme qui a des dreadlocks, qui vit dans la rue, qui me donne l'impression d'être en train de s'enfoncer, hélas.
J'ai acheté des gants à Alexis qui est de nouveau dans la rue - tu savais, toi, que les hébergements d'urgence ce n'est que pour quinze jours afin que tout le monde puisse y avoir droit ? J'ai aidé Zino a se retrouver dans un document judiciaire, et il m'a offert en retour des patisseries orientales, Ibrahima m'a demandé quant à lui de donner mon numéro de téléphone à l'hôpital qui le suit pour ses problèmes de coeur, car ils ont besoin d'une personne référente. A ce rythme là d'ici six mois je vendrai mon appartement pour leur offrir de quoi manger. Mais face à tant de détresse, ce n'est pas toujours facile de garder de la distance.