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L'Abécédaire du 1er Août

A - Anglais. On parle anglais, à la Big Bank. De tous les côtés. On parle anglais... ou on arrive au moins à se faire comprendre. Et la Big Bank met les moyens pour nous former. J'ai un rendez-vous hebdomadaire, pour discuter, ou revoir les bases si je veux, une demie heure qui me met HS. Au début, c'était mon cauchemar, et puis c'est devenu un des bons moments de la semaine. J'ai été un peu surprise, les premières fois, quand j'ai vu "République dominicaine" s'afficher sur mon écran, avec comme interlocutrice une personne au nom aux connotations slaves. Au fil des semaines nous avons appris à nous connaître, et ce moment passé avec Jana est vraiment un bon moment. Elle a une histoire étonnante, elle est née en Bulgarie, a émigré en Angleterre assez jeune avec ses parents et est devenue complètement bilingue, et puis elle est partie  en République dominicaine... pour aller participer à la scolarisation des populations les plus pauvres de l'île. Oui, Jana est témoin de Jéhovah et vit à fond son engagement et sa religion. Un jour je lui ai fait par de mon découragement face au réchauffement climatique en lui disant que j'avais des doutes sur le fait que l'Humanité allait survivre, et elle m'a répondu que oui, certains seraient sauvés, dixit la Bible. Elle m'a envoyé des photos de jolies plages et des enfants qu'elle accompagne dans leur scolarisation, et puis aussi... un lien vers le site officiel des Témoins de Jéhovah. Je la soupçonne d'essayer de me convertir en douce !

B - Belle-fille. Elle est passée l'autre midi pendant sa pause déjeuner, j'avais quelque chose à lui donner, du coup j'avais préparé un petit repas vite fait avec ce qui restait dans mon frigo de célibataire. Pas d'omelette, elle est allergique aux oeufs, pas de purée en sachet applique toi un peu quand même c'est ta belle fille, ah tiens si je faisais du boulgour ça change un peu et puis il reste de la tarte aux abricots que j'ai faite hier... "Ya du gluten dans le boulgour ?" Ah merdouille, voilà qu'elle est allergique au gluten maintenant. Non, je vous jure, j'ai pas essayé de l'empoisonner, juste de lui faire plaisir. Bon, elle a au moins mangé la tranche de jambon.

B - Boomers. Réunion du conseil syndical de la copropriété la semaine dernière, à laquelle je n'ai pu assister. Mais le sujet des travaux a été abordé, et la question a été posée de savoir s'il fallait faire le projet tel que prévu au départ (une partie rénovation énergétique + une partie préventive consistant à changer les colonnes d'eau froide)  ou s'il fallait revoir le projet en le limitant à la seule rénovation énergétique. Inutile de dire que je suis bien sûr favorable à cette dernière solution, et je l'ai fait savoir par mail - en dehors des réunions nous échangeons par mail - en argumentant ma position : travaux qui vont être plus chers que prévus en raison de l'augmentation des matériaux, difficultés de certains copropriétaires pouvant entraîner des difficultés pour la copropriété, prix de l'immobilier qui baissent et possible crise économique... J'ai reçu en retour un mail d'un des copropriétaires, puant de mépris et m'expliquant que si je n'avais pas les moyens de payer les travaux, eh bien je n'avais qu'à déménager... C'est là que j'ai compris tout le sens de l'expression "Ok boomer"... Pas la peine de se demander de quel côté il vote. J'ai bien remarqué qu'il n'avait répondu à aucun des points de mon argumentaire, j'ai au moins la satisfaction de savoir que mes arguments sont les bons et qu'il n'y a rien à leur opposer, si ce n'est la volonté de quelques copropriétaires confortablement installés dans leurs retraites. Bon, dans cette histoire je me dis qu'au moins j'aurais tout essayé pour faire pencher la balance de mon côté, bien que je ne me fasse aucune illusion sur la décision qui sera prise. Et de fait, j'ai prévu de démissionner du conseil syndical au plus tard lors de l'AG de décembre - apprendre à moins m'impliquer, à moins prendre les choses à coeur. J'ai reçu le soutien inattendu d'une copropriétaire répondant, toujours par mail, que j'avais de bons arguments et qu'il fallait les prendre en compte d'autant qu'elle était elle aussi concernée par un prêt immobilier en cours et, de fait, préoccupée par le coût des travaux... mais réussissant à dire en fin de mail qu'elle n'était pas opposée à la solution rénovation énergétique+travaux préventifs. Un vrai tour de force littéraire qui m'a fait rêver, mais dont j'ai l'habitude, parce qu'elle nous fait le coup à chaque fois qu'il faut prendre une décision en conseil syndical, c'est madame ni oui ni non.

C - Cinéma. Sundown, ce week-end. Au bout de dix minutes je me suis dit "ouh là, ça va être long" et puis finalement non, c'était une excellent surprise au sens propre du terme, puisqu'on ne comprend rien à ce qui se passe jusqu'à ce que tout s'explique, à cinq minutes de la fin... Une belle découverte. Et puis Tim Roth pour le rôle principal, si je me remarie je veux que ce soit avec Tim Roth et personne d'autre.

E - Ehpad. Y aller moins souvent, oui. Mais, dans l'intervalle, qui suit le quotidien de ma mère ? Le fauteuil mal réglé, les vêtements qui ne reviennent pas de la blanchisserie, les produits de toilette qui manquent... J'ai suggéré au directeur de l'ehpad de mettre en place une fiche de liaison, en particulier pour les résidents qui, comme ma mère, n'ont plus leurs facultés intellectuelles et ne peuvent plus s'exprimer. Peine perdue. Je sens que je vais faire un mail au service consommateurs de Korian.

F - Fils. Il y a mon cadet, dont je parle souvent parce que je le vois régulièrement, qu'on échange beaucoup, qu'on fonctionne pareil. Et puis il y a mon fils aîné, les circonstances familiales nous ont éloignés, je le vois peu, et il parle plus rarement encore. Mais quand il parle, ce n'est pas pour rien. J'ai découvert ce week-end que ses mots sont rares, mais choisis et efficaces. Et s'il ne l'exprime pas souvent, il m'a montré que je n'ai pas à douter de son affection.

F - Flex office, open space, télétravail... J'étais au bureau, mercredi dernier, et un gars et une fille sont arrivés, ils se sont installés en face de moi, ont ouvert leurs pc et se sont mis à parler dans leurs casques en anglais. Je ne les connaissais pas, et ne les connaissais pas plus quand ils sont repartis à la fin de la journée. "C'est moins dur de partir dans ces conditions" m'a dit Gil, qui prend sa retraite à la fin de l'année. Oui, c'est certain, c'est bien fini l'époque où l'on bossait durant des années à côté des mêmes personnes, au point de lier des liens forts et durables. Désormais, c'est à peine si on se dit bonjour. Seule consolation : on peut se déplacer à volonté, et c'est ainsi que certains jours, je descends d'un étage pour aller bosser en face de Thierry, qui bosse comme moi sur la supervision des opérations, parce que c'est quand même plus sympa de se voir en vrai que de discuter en face d'un écran. L'occasion de retrouver ma copine Chloé aussi, qui bosse dans la même équipe que Thierry, et d'ailleurs le mari de Chloé qui ne supporte pas d'être séparé d'elle ne serait-ce que d'un étage fait la même chose que moi, il monte l'escalier pour venir travailler à côté de sa moitié.

M - Memento Mori. Quand je vais à l'ehpad je passe devant la maison que mes parents avaient fait construire à la fin des années 80. Ils en étaient fiers, de cette maison, ils en avaient choisi les matériaux avec soin, les nez de marche en bois de l'escalier, l'épi de terre cuite sur les tuiles faîtières, les motifs du carrelage de la salle de bain... On y a fêté le premier Noël autour du berceau de mon fils aîné qui venait de naître, ma soeur leur avait offert un petit pin maritime, encore dans son pot. Il y en a, des photos, des Noëls, des anniversaires, des petits enfants qui naissent et qui grandissent, le repas du mariage de ma soeur dans le jardin, l'ex femme de mon frère qui descend les escaliers dans sa robe de fiançailles, les parties de boules derrière la maison, mon père qui rentre du bureau avec son attaché-case... Le pin est devenu un pin parasol splendide qui domine la maison et donne de l'ombre au jardin, les bouleaux dépassent désormais largement de la clôture... mon père est mort et ma mère, sénile, finit sa vie dans une chambre d'ehpad. Et moi qui passe devant la maison en allant à l'ehpad, et moi qui repasse devant la maison en revenant de l'ehpad.

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