• Lasciate ogni speranza

    Exceptionnellement, tu as été voir ta mère, mardi dernier, à l'ehpad, soucieuse de son état de santé, parce qu'habituellement tu n'as pas le temps d'y aller en semaine. Tu l'as trouvée sortant d'une sieste, hagarde, en train d'essayer, tant bien que mal et plutôt mal que bien, de se déshabiller, parce qu'elle s'était sorti son change, l'esprit dans les limbes comme c'est maintenant si souvent le cas, et qu'elle avait pissé au lit, et qu'elle nageait là dedans.

    Qu'est-ce qu'on fait, quand on est confronté à ça, comment réagit-on, tu n'as pas été préparée à ça, tu n'as jamais vécu ça et tu ne sais même pas qu'est-ce que tu dois penser de ça, tu constates juste que tu es choquée, que tu ne trouves pas ça normal, et pourtant tu penses que ton attitude devrait être d'accepter ça, parce que tu es fille, et que c'est ta mère devant toi. Tu reprends ta voiture, ironie du sort à la radio c'est Alphaville et ce vieux tube Forever young, et tu n'arrives pas à retenir tes larmes.

    Et puis tu reviens cette semaine encore, pour la trouver en pleine crise, à la fois démente, et lucide sur son état et sa fin de vie Tu as devant toi une petite fille capricieuse dont l'agressivité pourrait dissimuler la vieille femme qui ne résout ni à la vieillesse ni à la maladie. Tu ne sais pas non plus comment réagir, tu te laisses aller à des paroles peut-être peu aimables, que tu vas regretter ensuite, ou est-ce juste l'attitude de ta mère qui te culpabilise, tu ne sais pas, tu ne sais plus. Elle a décidé de ne pas aller manger, elle a décidé de ne plus aller manger, elle a décidé de se déshabiller et de se mettre au lit, parce que c'est tout ce qu'elle peut encore décider dans un corps et un esprit qui la lâchent, et voilà qu'elle se déshabille devant toi, et que tu en arrives à l'aider à mettre sa couche, et à devoir faire face avec horreur à son corps déchu que tu vois comme un reflet du tien. Tu sors de là KO, encore une fois tu ne sais pas quoi penser, tu ne sais pas comment penser, tu ne sais pas ce que tu dois penser, tu ne sais plus où est la normalité, tu pries juste très fort pour ne pas faire vivre ça à tes propres enfants. Dans la voiture tu es tendue à bloc, toi qui n'as jamais fumé tu donnerais n'importe quoi pour une clope, arrivée chez toi t tentes de conserver une attitude normale, faire comme si de rien n'était, tu prépares ton repas, machoires serrées, par habitude tu te fais à manger, mais à peine ouvres-tu la bouche, tu t'effondres.

    Ce n'est que le début, et même pas le début de la fin, car si ta mère est malade et devient démente, mais sa maladie neurodégénérative n'est pas mortelle, c'est comme une condamnation à perpétuité, tu sais que son organisme fonctionne encore normalement.

    Tu ne demandes même pas combien de temps ça va durer : tu te demandes combien d'années ça va durer, et dans quel état tu sortiras de là. Et tu as honte de penser à toi.

     

    Voi ch'entrate


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