• Adieu, Monsieur Cauvin

    Forcément, à zapper journaux, télé, radio, je loupe parfois certaines infos. C'est donc par hasard que j'ai appris, aujourd'hui, la mort de Claude Klotz/Patrick Cauvin, le mois dernier. Et ça m'a attristée. Cauvin, je l'ai découvert au début de l'adolescence, dans Télé 7 Jours (la Bible de l'époque) qui publiait, cet été là, un de ses romans en feuilleton hebdomadaire, et si je ne me trompe pas c'était L'Amour Aveugle. Le titre était fleur bleue, l'histoire était sympathique et, surtout, Cauvin y mettait en scène un de ses types de personnages favoris, le quadra/quinca (selon le bouquin)  célibataire, prof (lui-même l'était), un peu passe-partout, un peu looser comme on dit aujourd'hui, mais jamais dénué d'humour et d'auto-dérision. et, surtout,  aussi proche de nous que s'il s'agissait  d'un ami, un collègue ou un membre de notre famille. Et des personnages comme ça, le Cauvin, il nous en a donné pas mal, et pour mon plus grand bonheur. Côté Klotz, c'était radicalement différent, ces tueurs implacables accompagnés de beautés fatales. J'aimais beaucoup aussi les bouquins de Klotz.


    Je les avais un peu perdus de vue, l'un comme l'autre, et puis il y a deux ans je suis tombé sur un roman de Cauvin, Les pantoufles du Samourai, et ça m'a fait un choc. A l'époque, c'était son nouveau roman ; je l'ai lu comme si c'était son dernier, sans cesser de me demander quelle part de lui-même Cauvin avait mis dans son personnage, un petit vieux s'en allant doucement vers la mort, et sans cesser de me demander ce que ça pouvait faire, que d'être un écrivain vieillissant, à écrire un nouveau roman et se demandant si ce serait le dernier... J'avais réalisé alors que Cauvin n'était plus l'écrivain quadragénaire à succès de la fin des années 70, que des décennies avaient passé depuis, que j'étais maintenant moi-même quadragénaire, et que les gens que j'admirais mourraient bientôt. J'aurais aimé le croiser dans la rue, lui écrire pour lui dire mon admiration pour ses romans tout simples, (quoique Haute-Pierre soit un des meilleurs romans à suspense que j'ai pu lire, étudié désormais dans certaines classes),  mais qui m'avaient donné tellement de plaisir à lire et relire.

     

    Elle bâille soudain et s'étire.
    "On est à combien de Paris ?
    - on peut y être dans deux heures. On approche de Montargis. Tu veux dormir un peu ?
    Le soleil a la couleur d'une pomme coupée. Il fera jour lorsque nous arriverons aux portes de la capitale, et je le regrette presque. J'aime rouler de nuit près d'elle, la lueur du tableau de bord monte à peine jsq à son cou, le ciel entre les rangées d'arbres comme une raie grise due à un peigne impeccable, les masses sombres des buissons prolifèrent.
    - On chante ?
    - on chante.
    Il n'y a pas à se tromper, il n'y a qu'un duo que nous connaissons bien, c'est celui de Carmen.
    Paris, 117 kms.
    La voix de Laura monte et la salle obscure ondule comme une mer. Les rues de carton-pâte grimpent vers les cintres, je m'approche, en dragon, dolman rouge à parements, sabre bringueblant, shako astiqué. Elle est là, sombre et splendide gitane sur fond d'arènes espagnoles.
    Elle veut partir avec un matador, la garce. Je frappe le volant avec force et frénésie.
    "Carmen, il est temps encore...
    Carmen il est temps encore..."
    Elle me défie encore. Aucun respect pour les militaires. Sa voix passe le si, elle chante bien, moi je suis inquiet pour la fin, dès que je dépasse le fa, je déraille.
    Elle continue, nos voix se mèlent, c'est admirable, c'est du grand art, le vrai délire. Nous hurlons à nous rompre les cordes vocales.
    "Oh ma Carmen je t'aime encore
    Oh ma Carmen je t'ado-ore !"
    Attention, elle m'a dit adieu, je vais la poignarder. Je double d'abord un quinze tonnes semi-remorque et je la tue, d'un coup de navaja.
    En plein coeur.
    Elle s'est écroulée contre la portière, laissant échapper une dernière note filée tandis que je repasse la surmultipliée et que j'éclate en sanglots affreux.
    "C'est moi qui l'ai tuée...
    Ma Carmen, ma Carme-en, adooorée..."
    L'orchestre explose dans un déchaînement de cuivres, fracas de cymbales, mugissement des orgues ; épuisé, Von Karajan s'effondre sur son pupitre en lâchant sa baguette. Lumières, la salle est debout, j'imite le tonnerre des applaudissements.
    Nous saluons, tête baissée, avant que ne croûlent les lourds plis de pourpre du rideau de l'opéra.
    "Tu ne devrais pas tant fumer, me dit Laura, tu craques dans les aigus. Mais ça ne fait rien, on a eu un beau succès."

    Extrait de L'Amour aveugle

     

    Adieu, Monsieur l'Auteur


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